2 milliard de dollars de recette mondiale, 10 millions d’entrées en France, un accueil public enthousiaste et une réception critique globalement positive. Le succès évident rencontré par Star Wars Episode VII : Le Réveil de la Force de J.J. Abrams rassura spectateurs comme investisseurs sur l’intérêt de remettre sur orbite la saga créée en 1977 par George Lucas. Et parce que le temps, c’est de l’argent, la production du huitième épisode démarre dès juin 2014, six mois avant la sortie sur les écrans du septième volet. Initialement prévue pour le mois de mai 2017, sa date de sortie est finalement retardée à la mi-décembre 2017, moins par exigence de calendrier que par superstition, Disney souhaitant réitérer les performances précédemment enregistrées par Le Réveil de la Force et le spin-off Rogue One. La réalisation en est confiée à Rian Johnson, laissant alors J.J. Abrams occuper le poste de producteur exécutif.

À l’image de son prédécesseur, Rian Johnson est un cinéaste biberonné aux blockbusters de l’après Nouvel Hollywood ; Terminator (dont Looper était une variation à peine masquée), les films de Steven Spielberg (auquel la productrice Kathleen Kennedy compare sa maîtrise de la caméra), et la saga Star Wars comptent parmi ses références. Il apparait d’ailleurs particulièrement attaché à cette dernière, clamant à tous les micros s’ouvrant devant lui combien elle fut importante pour le petit garçon qu’il fut et le réalisateur qu’il est devenu. Un discours visiblement sincère que le studio utilise comme caution artistique et argument de vente auprès des fans. Cette nouvelle page de la Guerre des étoiles que Johnson s’apprête à écrire le sera donc par un de ses fidèles thuriféraires. Un engagement qui augure, a priori, tout autant un épisode respectueux de son univers qu’un divertissement visuellement mémorable. A priori seulement.

Dès l’ouverture, Les Derniers Jedi entreprend une étonnante figure. Tandis que la flotte du Premier Ordre, sous le commandement du général Hux (insupportable Domhnall Gleeson), pilonne la base de la Résistance sur D’Qar, Poe Dameron mène un raid surprise sur le cuirassé principal. Afin de ménager son effet face aux forces impériales, le pilote établit une liaison avec Hux au cours de laquelle il simule des interférences sur la ligne et écorche volontairement son patronyme. Le problème de cette scène n’est pas tant son ton humoristique. L’humour fut longtemps un des éléments constitutifs de la saga jusqu’à ce que La Menace Fantôme et le très impopulaire Jar Jar Binks oblige George Lucas à y renoncer pour se tourner vers les intrigues politiques du chancelier Palpatine et le destin tragique du couple Skywalker. Pour Le Réveil de la Force, Abrams dérida prudemment la saga tout en la conduisant vers une célébration de ses figures tutélaires – non sans pour cela puiser abondamment dans la structure narrative du film séminal. Non, ce n’est pas cette légèreté qui est à blâmer, mais son impact sur les personnages. C’est ainsi que le général Hux, en plus de se montrer aussi brillant stratège que le général Nivelle [1], perd le peu de crédit dont il disposait auprès du public. Le traitement administré aux autres antagonistes n’est pas davantage frappé au coin de l’intelligence et de la subtilité. Le suprême leader Snoke humilie son apprenti, qui est au passage le descendant du plus grand vilain que la Galaxie n’est jamais porté, comme s’il s’agissait du dernier stagiaire préposé à la photocopieuse, tandis que les réactions de Kylo Ren (Adam Driver, d’une fadeur intersidérale) demeurent celles d’un adolescent en plein poussée hormonale. À se demander comment le Premier Ordre a pu inféoder autant de planètes avec de tels incompétents à sa tête. Et le sort qui est réservé aux héros n’est guère plus enviable.

Finn et Poe Dameron, réduit ici à jouer les auxiliaires de l’action, ne sont pas les moins mal lotis en comparaison du couple Rey/Luke Skywalker. Le précédent opus s’achevait avec émotion sur l’annonce de leur rencontre sur l’île d’Acht-To. À cette scène finale, ce nouvel épisode y délivre une réponse particulièrement iconoclaste. Luke en a désormais cure de ces histoires de Force. Balançant par-dessus son épaule le sabre qu’est venue lui remettre la jeune héroïne, il reprend le cours de son quotidien. Boire du lait, pêcher le thon, sauter à la perche entre deux falaises et faire du classement systématique dans l’arbre à livre du coin (au mépris d’ailleurs des normes de conservation pour les ouvrages anciens). Mais Rey ne s’en laisse pas compter, et telle le caillou logé dans la semelle du marcheur, collera pendant une bonne heure aux basques du pauvre Mark Hamill afin que ce dernier daigne lui enseigner quelques techniques Jedi, le tout sous les yeux d’une faune locale à fort potentiel commercial (les Porgs, qui feront à coup sûr craquer bien des bourses). L’ex-chevalier devenu ermite, cadré comme s’il s’agissait d’un évadé d’une pochade moyenâgeuse de Jean-Marie Poiré, finit par céder aux suppliques de Rey et tapisser son esprit de sa philosophie panthéiste. Ces éléments, mis les uns à côté des autres, dévoilent les dysfonctionnements d’un récit qui, à force de dérision, ne parvient plus à être pris au sérieux au moment opportun.

Cette volonté de faire table rase du passé, de le désenchanter, aurait pu être acceptable d’un point de vue artistique si les perspectives offertes en échange s’étaient révélées captivantes. Las, les propositions formulées par le réalisateur sont au mieux fumeuses (le fameux salmigondis panthéiste résumant le substrat du pouvoir des Jedi) et frustrantes (Capitaine Phasma, adversaire pas moins insignifiante qu’auparavant alors même que Johnson eu l’audace de se vanter d’en avoir améliorer l’étoffe psychologique), au pire ridicules (Princesse Leïa en zéro gravité, grand moment de solitude…). Sans compter les terribles incohérences gouvernant l’intrigue. À titre d’exemple : une grande partie du film repose sur la désactivation d’un traqueur hyperspatial permettant à la flotte du Premier Ordre de poursuivre celle de la Rébellion en vitesse lumière. Un dispositif dont les héros ignoraient jusqu’à l’existence même, mais que ces derniers parviennent néanmoins à localiser très précisément (à la salle près !) et à savoir comment en pirater le système. Des ressorts narratifs bien commodes sensés faire avancer un récit qu’une soporeuse chasse à l’épuisement entre deux vaisseaux voguant au pas condamne pourtant à la catalepsie.

Lorsque, enfin, le scénario se montre un peu plus concernant et se frotte au destin de Rey et Kylo Ren en les amenant à rompre les liens qui les liaient à leurs prétendus modèles pour s’accomplir par eux-mêmes, il se heurte à une médiocre réalisation. Rian Johnson n’est pas Abrams, encore moins Gareth Edwards (Rogue One). Ici piètre metteur en scène, Johnson livre des plans sans grandeur, âme ni énergie. Un space-opera qui n’a d’opératique que le nom, traversé par aucune image notable si ce n’est celles produites ponctuellement par les trouvailles du département artistique, telle cette cuticule de sel qui, soulevée par l’aiguille ventrale des airspeeders, met magnifiquement à nu la croûte sanguine recouvrant la planète Crait. De fait, et ce malgré l’appui non négligeable de John Williams à la musique, les moments clés du film sont privés d’intensité dramatique.

Au final, Star Wars VIII fit un peu plus de 1 milliard 300 millions de dollars de recette. Un score honorable lui permettant de se hisser à la neuvième place du classement des films ayant généré le plus de revenu dans l’histoire du cinéma, sans toutefois égaler celui de l’épisode précédent. Les Derniers Jedi a sans doute souffert des retours tièdes des spectateurs, en particulier des fans hardcore de la saga n’ayant pas hésité, pour manifester leur mécontentement, à diffuser une pétition contre la canonisation de cette aventure. Quant à Rian Johnson, ses choix narratifs l’exposèrent à la vindicte des hystériques des réseaux sociaux. C’est pourtant moins ses intentions, certes maladroitement introduites mais audacieuses, de réformer la saga que l’absence de majesté et de cohérence dans cette vision qui en fait un si mauvais épisode.

[1] Lire pour cela l’introduction de l’excellent article écrit par Un odieux connard. https://unodieuxconnard.com/2017/12/15/star-wars-episode-viii-les-derniers-jar-jar/

Publicités

18 commentaires sur « [Film] Star Wars épisode VIII : Les Derniers Jedi »

  1. Oh que j’aime quand tu rentres dans le lard de cette si médiocre suite du « Réveil de la Force ». Johnson n’est en effet ni Abrams, ni… Abrams en terme de réalisation. C’est plat, c’est terne, ça fait juste le job. Mais le plus grave en effet, c’est que ça veut se prendre au sérieux dans un monde guignolesque. Johnson n’a pas compris que la gravité ne se décrète pas, et que seul l’enjeu dramatique qui liait Luke à son père ennemi permettait faire passer peu à peu la saga de son habit de serial pour grand gamin à une mythologie à dimension sidérale. Ici, c’est le vide des enjeux qui se montre sidéral, fait de digressions inutiles et de tergiversations stériles sur île pas si déserte. Bon courage au prochain de Jedi qui va devoir remettre du carburant dans le moteur.

    J'aime

    1. C’est vrai qu’il y a beaucoup de gras et peu de muscle dans cet épisode. Même le duel final est mou du genou. Pas étonnant que l’on en fasse qu’une bouchée de ce morceau de cinoche pas avarié mais presque.
      Heureusement, on pourra de nouveau compter sur Abrams pour remettre la bête sur ses quatre pattes.

      Aimé par 1 personne

      1. Ce deus ex machina était trop attendu pour être convaincant. Peut-être aurait-il été intéressant de laisser la nouvelle génération sauver la situation par elle-même sans l’intervention de l’ancienne.
        Ceci étant, cela n’aurait en rien racheté les faiblesses de la réalisation et de la mise en scène – assez flagrantes dans ce duel final, justement.

        Aimé par 1 personne

  2. Pour avoir à nouveau regardé la saga initiale il y a peu de temps, je me suis dit qu’il y avait eu comme du « copié-collé » pour beaucoup de scènes mais en moins bien :
    – l’ouverture : bataille contre l’Etoile Noire =) bataille de la base de la Résistance
    – scène du casino =) scène du bar
    – carte dissimulée dans l’épisode IV =) plan pour arriver à l’île
    – les Ewoks =) les Porgs
    Y’en a sûrement encore plein d’autres mais ce sont celles-là qui me sont venues en tête. J’aurai même préféré une autre apparition de Maître Yoda, celle-ci étant quasi inutile… Seule consolation : avoir revu Luke, Han Solo et Leia 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Je t’avouerai que je n’ai même pas pris la peine d’énumérer les références et occurrences aux précédents épisodes précédents. J’ai d’ailleurs compris dès Le Réveil de la Force que l’originalité ne serait pas à l’ordre du jour de cette nouvelle trilogie.

      J'aime

  3. Une suite qui ose des choses quitte à déglinguer un mythe qui avait été bien écorné par une prélogie aujourd’hui bien difficile à revoir à mes yeux (ça pue tellement le fond vert que mes narines en ont mal et mes yeux n’en parlons même pas). Ce huitième épisode a ses défauts, mais il permet à la saga d’avancer une bonne fois pour toutes, remettant en place le principe des jedis extérieur à la famille Skywalker, tout en instaurant un méchant qui s’affranchit définitivement de ses pères pour régner en maître. Je ne suis pas forcément un amateur du principe du fan service mais j’espère qu’un certain homme des nuages finira par revenir en grand héros de la résistance, un certain Lando Carlissian.

    J'aime

    1. En effet, cet épisode ose. Mais ces audaces ne paient pas selon moi, faute d’une orientation claire. Sérieux et humour s’y côtoient sans aucune harmonie.

      Par contre, tu dis qu’il remet en place le principe des jedis extérieurs à la famille Skywalker. Sauf qu’aucun film de la saga – et surtout pas ceux appartenant à la prélogie de Lucas – n’a contrevenu à ce principe. Peut-être voulais-tu dire par là que ce huitième épisode se focalise sur une autre dynastie que celle des Skywalker.

      J'aime

      1. Pas trop étonné de ce mélange qui était le cas aussi d’un des plus sombres épisodes de la franchise qui est L’empire contre-attaque. Sauf qu’ici il y a plus d’espoir.
        Il remet en place ce principe qui n’existait plus dans la trilogie originale, à savoir que les jedis pouvaient être autre que des Skywalker. Obi Wan et Yoda ont survécu mais perdent la vie au fur et à mesure de cette trilogie. Rey apparaît comme la première jedi depuis le génocide des jedis dans La revanche des sith à ne pas être de la lignée Skywalker. Un bien bénéfique car il était temps que la franchise générale ne se focalise plus sur cette famille, même si un élément subsiste encore (non je ne parle pas de Leia ;)). Le meilleur moyen de passer à autre chose à mon sens.

        J'aime

      2. Ok, je comprends mieux.
        Après, je n’ai jamais vu cette focalisation sur la dynastie Skywalker comme un handicap pour la saga du moment que cela apporte des perspectives narratives intéressantes. Concernant les origines de Rey – tout du moins celles que l’on nous veut bien faire entendre dans ce huitième épisode – elles offent un horizon dramatique intéressant. Reste à savoir si nous serons amené vers cet horizon avec suffisamment de talent par Abrams…

        J'aime

      3. Ça permet quand même à la saga d’évoluer d’autant que Lucas a souvent répété que ses films étaient une saga sur les Skywalker. Sortir de cet aspect va être plus bénéfique qu’on le croit.
        Je pense qu’Abrams va continuer là dessus.

        J'aime

  4. Je suis moins sévère sur Johnson et sur le film. Mais il est clair que ce n’était du tout satisfaisant à mes yeux non plus. Je crois que ce qui nous gêne beaucoup c’et cette incapacité à créer une constante et une cohérence. La fin du VII me redonnait envie. Mais envie d’un premier degré, pas d’un film naviguant entre deux eaux, voire irrévérencieux au point de balancer enjeux et personnages (pas tous heureusement) par dessus la jambe. On ne tend pas un jouet à la fin d’un film, pour le casser le film suivant.

    L’univers Star Wars est en expansion mais à trop vouloir le contrôler, il échappe de plus en plus à ses propriétaires.

    Et Han Solo est un gâchi…

    Aimé par 1 personne

    1. « On ne tend pas un jouet à la fin d’un film, pour le casser le film suivant. » Tu résumes parfaitement le sentiment qui prédomine à l’issue de ce VIII épisode. Et puis, même en décidant de casser ce jouet, encore fallait t-il être capable de donner le change.

      Aimé par 1 personne

      1. Si tu dois voir Solo regarde le d’ici quelques temps, sa vision au cinéma ne valant pas la peine. C’est sympa, ça se regarde mais rien de foufou à l’horizon.

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s