Pour son 10e film, Guillermo del Toro sonde de nouveau le cinéma fantastique ayant bercé son enfance dans l’espoir d’y pêcher de quoi agrémenter son cabinet de curiosité en monstrueuses idoles. Et voilà qu’il remonte de ses filets une créature palmée, pareil à celle qui hantait jadis le lac noir de Jack Arnold. Sans tarder, le réalisateur mexicain lui imagine une existence peu enviable loin de son Amazonie natal. Entre les murs aseptiques d’un laboratoire ultra-secret de Baltimore, elle y étanche la soif de connaissance des chercheurs américains lancés dans la conquête de l’espace, ainsi que le goût du sang d’un monstre à visage humain, colonel aux convictions irriguées d’idéologies racistes et suprémacistes. Là-bas, cette Bête y rencontre également sa Belle. Elisa, « princesse sans voix » réduite à « éponger la pisse et à ramasser la merde » des éminences grises grouillant en ce lieu, tombe sous le charme du palmipède. Dès lors, son ordinaire, où pointait à une rigueur métronomique plaisirs solitaires à l’heure du bain et plateaux-télé en compagnie de son voisin de palier, se parfume d’eau de rose.

La Forme de l’eau déborde d’amour pour le septième art (et l’Art en général) dont la valse musette composée par Alexandre Desplat, par ses ondulantes arpèges, en constitue la délicieuse écume. La sensibilité de del Toro suinte par tous les pores de ce conte moderne dont la direction artistique, loin des angoissantes boiseries de son Crimson Peak et des robots cyclopéens de Pacific Rim, demeure familière. Plus familier encore, ce masque de la terreur, ici moulé sur l’impeccable visage atrabilaire de Michael Shannon, régulièrement convié par le cinéaste à effrayer les esprits rêveurs et innocents peuplant ses récits. La romance se mue donc progressivement en acte de résistance des opprimés face à un pouvoir autoritaire et sanguinaire. Cette alliance rebelle, brassant l’ensemble du spectre des minorités et marginaux des 60’s (handicapé, homosexuel, noir, communiste), est le soupir salvateur d’un idéal sociétal malade, pourrissant à ses extrémités.

Mais à mesure que se dessine dans la tête d’Elisa les plans d’une grande évasion, le récit s’éloigne des rives accortes de la romance pour lui faire gagner celles archi-rebattues du thriller. Nageant entre deux eaux, le cinéaste perd de vue la douceur des premiers émois, rejeté à des scènes à l’onirisme surfait, pour se consacrer à empêtrer vainement les fils d’une intrigue aux allures de film d’espionnage. Le bruit du torrent d’acclamations qui entoura la sortie de La Forme de l’eau apparait dès lors bien excessif.

Publicités

12 commentaires sur « [Film] La Forme de l’eau »

  1. Cette nage romantique ne t’a donc pas totalement convaincu. Il est vrai que Del Toro passe de la jolie brasse avec La Muette à la serpillière à un crawl plus musclé avec l’horrible militaire, mais je trouve qu’il synchronise l’ensemble en une jolie musique rétro (référence aux comédies musicales d’antan) qui s’accorde bien aux amours interdites dont il prend La Défense ici. Ce Regard féroce du Mexicain sur la voisine redevenue si conservatrice a fait vibrer ma corde sensible.

    J'aime

    1. Je suis effectivement resté sur le bord du bassin ; bien trop d’éclaboussures pour si peu de mouvements à mon goût. Mais je ne suis pas du genre à jeter le bébé avec l’eau du bain. Bien des qualités surnagent de ce spectacle offert par del Toro.

      Aimé par 1 personne

      1. C’est en tous cas une revisite assez audacieuse du classique de Jack Arnold (en particulier de « la revanche de la créature ») qui, de la part d’un Mexicain, n’est pas qu’un simple écho vintage dans l’Amérique de Mr T.

        J'aime

  2. Un film où Guillermo del Toro ose et fait dans l’hommage sans faire dans du plagiat ou du copier coller comme certains voudraient le faire croire (coucou Jeunet). Bien réalisé, bien joué et la créature est splendide. Pas le meilleur de Del Toro mais un cru de qualité. Vivement son Voyage fantastique où il retrouvera la 3d.

    Aimé par 1 personne

      1. L’audace vient peut-être autre part. Je pense notamment à l’aspect sexuel qui est très bien avancé et dont Del Toro n’a jamais vraiment abordé, probablement parce qu’il n’en avait pas besoin. Dans L’échine du diable, il y avait la scène de sexe glaciale entre Marisa Parades et Eduardo Noriega, mais ça restait très discret dans le film. Idem pour Crimson Peak où c’était très chaste même si il y avait plus de passion. Là il se lâche un peu plus et ça fonctionne.

        J'aime

      2. Oui, la manière plutôt frontale avec laquelle il aborde la sexualité du personnage principale est « audacieuse » pour un long métrage acclamé par l’académie des Oscars. Idem pour la violence.
        Mais empêtrer sa romance dans une intrigue de thriller d’espionnage est un choix en rien audacieux.

        Aimé par 1 personne

      3. Cela dit, mêler une romance fantastique à un thriller d’espionnage dans le contexte de la Guerre Froide est un vieux ressort qui fonctionnait bien autrefois et qui n’a aucune raison de pas fonctionner aujourd’hui. Si ce n’est pas audacieux, ce n’est pas pour autant rédhibitoire.

        J'aime

      4. Cela n’aurait pas été rédhibitoire pour moi si l’un (le thriller) n’avais pris le pas sur l’autre (la romance) et forcé le réalisateur à livrer le souvenir gélatineux des musicals en noir et blanc pour hurler à nos yeux qu’il est toujours question ici d’amour et de passion.

        Bon, on ne dirait pas comme ça, mais le film ne m’a pas foncièrement déplu, hein 🙂 Je le trouve juste terriblement imparfait dans le traitement qu’il réserve à son sujet.

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s